Actualité art contemporain : visite de l'atelier de l'artiste Benjamin Sabatier
Actualité de l'école
// Isabelle //
lundi 17 mars 2008 // 18:46
Depuis quelques années, des historiens de l’art, telle que Rose-Marie Barrientos qui est récemment intervenue à Vocation Graphique, travaillent en collaboration avec des artistes actuels autour de la notion « d’entreprise critique ». A la fois structures et œuvres d’art en elles-mêmes, initiées par des artistes seuls ou regroupés en collectifs, les entreprises critiques questionnent, à travers leur organisation, leur fonctionnement et leur production artistique, la démarche, la structure et l’activité des grandes entreprises.
Véritable phénomène de l’art actuel, héritage des années 1960 (avec la N.E. Thing Company de Iain Baxter& ou le travail de Warhol), l’entreprise critique acquiert progressivement une reconnaissance en tant que mouvement artistique à part entière.
Comment se traduit cette synthèse entre l’art et l’entreprise ?
Rencontre avec l’une des valeurs montantes de la scène artistique contemporaine, Benjamin Sabatier. Concepteur de projets, initiateur de l’entreprise IBK (International Benjamin’s Kit), cet artiste nous a ouvert les portes de son atelier parisien. Il nous a invités à découvrir une pratique foisonnante, fondée sur le détournement des habitudes de consommation et des pratiques industrielles, et révélant ainsi les limites et les ambiguïtés de notre société et du monde de l’art.

1- Structure de l’entreprise et statut de l’artiste
Née en 2001, IBK, dont le nom a été choisi simultanément en référence au bleu élaboré par Yves Klein (IKB) et à de grandes enseignes comme IKEA ou IBM, est avant tout une entreprise familiale. Associant Benjamin, ses parents, son frère et son épouse, l’entreprise convie également des multiples talents à s’investir dans des projets ponctuels. Ce fut notamment le cas pour la réalisation de la vidéo Fléchettes, qui nécessitait le lancé de 3 000 fléchettes de couleurs sur un mur blanc. Chacun nourrit ainsi la création de son expérience et de son savoir-faire. Le frère de Benjamin, chef opérateur, participe par exemple aux réalisations des vidéos, tandis qu’Alice G., illustratrice et peintre, peint des supports publicitaires.
Benjamin Sabatier trouve ainsi le moyen de développer et de mettre en œuvre ses idées (performances, sculptures, installations, œuvres en kit etc.). Généralement à l’origine des réalisations, il se définit lui-même comme un concepteur de projets. Chaque création (telles que les peinture en kits) est estampillée IBK, la signature de l’artiste disparaît au profit de la marque, du logo, de l’idée d’une création collective et anonyme.
Cette démarche, caractéristique de l’entreprise, se heurte à la tradition du marché de l’art qui associe une œuvre à un individu. La fameuse signature, conférant à l’objet d’art son statut et sa valeur marchande, est ici remise en question. La réticence des galeries à exposer IBK plutôt que Benjamin Sabatier, montre bien la réelle difficulté d’imposer une identité entrepreneuriale dans le monde artistique.
Par sa structure encore, IBK ne soulève pas seulement le problème du statut de l’artiste. Il se positionne aussi comme une petite entreprise familiale, artisanale, pour mieux interroger les Goliath de l’industrie, en détournant et en parodiant leurs méthodes : réflexion sur les modes de production d’objets, sur leur emballage, sur la publicité etc.

2- Production-diffusion-réception
D’un côté, les composantes définissant le champ artistique : la signature ; le processus de création ; l’objet créé (ou la trace d’un événement réalisé sur support vidéo, photographique etc.), qui se doit d’être unique, de traverser le temps, et de posséder une forte valeur marchande plutôt qu’une valeur d’usage ; le lieu d’exposition de l’œuvre (galerie ou musée), les canaux de diffusion des travaux (Internet, livres etc.).
De l’autre, les éléments caractérisant le monde de l’entreprise : une structure collective et anonyme avec un nom et un logo, produisant des objets en série, par définition multiples et identiques, destinés à un usage spécifique limité dans le temps. Les objets produits sont ensuite distribués dans des grands magasins et promus à travers des supports publicitaires variés (affiches, spots publicitaires télévisuels, radiophoniques ou diffusés sur le web etc.).
Un point commun fondamental réunit ces deux univers : le schéma de production-diffusion-réception. A partir de cette base, Benjamin Sabatier peut, à loisir, chercher à rapprocher les domaines artistique et entrepreneurial ou industriel, en jouant sur leurs différences apparemment antinomiques. Par exemple, avec la peinture en kit, Benjamin Sabatier résout la contradiction de l’unique et du multiple par la création d’objets en séries limitées (les DVD Fléchettes ), ou en donnant la possibilité à chacun de réaliser soi-même les œuvres pour un prix modique, à travers les Peintures en kit. N’importe qui peut, en effet, télécharger les patrons pensés par l’artiste, acheter la quantité de punaises nécessaires, et créer l’œuvre en suivant les indications. L’acte créateur se veut ainsi démocratisé.
Cette démarche consistant à interroger les frontières, les limites, se révèle riche de sens et d’enseignement, et nous aide à mieux comprendre notre environnement. Cette quête du sens se situe d’ailleurs au cœur du cheminement artistique d’IBK, dont la pratique nous force parfois à nous arrêter devant des choses négligées au quotidien, tels que les emballages (voir notamment l’exposition 2 Pack Age).
Citons un dernier exemple de ces échanges entre art et entreprise : la performance 35h de travail, réalisée au Palais de Tokyo. Une semaine durant, huit heures par jour, selon des horaires stricts définis, l’artiste a taillé des crayons de couleurs. Chaque jour il se situait à un endroit différent, ce qui permettait de visualiser concrètement la quantité de travail effectué, quotidiennement d’abord et sur une semaine de 35h au final. L’action artistique se charge ici d’une fonction sociale: visualiser la durée abstraite du temps de travail officialisé alors. L’artiste agit comme un révélateur. Se greffe aussi sur cette performance une réflexion autour du geste et du processus : est-ce un acte créateur conçu comme un travail ou un travail transformé en acte de création ? L’acte créateur et celui du travail sont interrogés dans leur durée, dans le temps du faire, de la réalisation, de la répétition du geste, mais aussi dans leur finalité.
Les réalisations d’IBK procèdent également par détournement : la publicité n’est plus une affiche reproduite à des millions d’exemplaires, mais une Peinture-réclame, c’est-à-dire une huile sur toile unique, reprenant à la fois des méthodes ancestrales dans sa technique (comme la mise au carreau), et les codes iconographiques des prospectus d’aujourd’hui. L’artiste rend ainsi ces éléments uniques et esthétiques. Ce dernier paramètre occupe en effet une place fondamentale dans la pensée d’IBK. La contemplation de l’objet doit offrir un plaisir visuel et alimenter une réflexion.
Le travail d’IBK dépasse ainsi la critique du champ artistique et de ceux de la consommation, de l’entreprise et de l’industrie. En procédant par rapprochement et interpénétration (35h de travail), par détournement (Peinture-réclame), par compromis (usage de la série limitée), ou en forçant à prendre en compte l’anodin (le travail sur les emballages), l’artiste permet de mieux comprendre la société dans laquelle chacun évolue et transforme le rapport à l’art. Nous pourrions presque situer Benjamin Sabatier dans l’héritage constructiviste. En effet, avec lui, le spectateur devient non pas consommateur mais acteur. Il fait l’expérience de l’acte de création, accepte ou non de jouer avec l’artiste, enfin, riche d’idées et d’expériences, il est incité à devenir lui aussi créateur du monde qui l’entoure et à changer son cadre de vie.
Cécile PICHON-BONIN
Professeure à Vocation Graphique


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